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jeudi, novembre 14 2013

180 jours

C’est la durée qui s’écoule entre la naissance d’un porc et sa mise à mort à l’abattoir.

180 jours.

6 mois.

1/2 année.

180 jours, c’est aussi le nombre de jours qui vont faire basculer la vie d’un homme.

6 mois.

1/2 année.

Martin est prof de philo à l’université. Bientôt la quarantaine. Plutôt sérieux, un brin réservé, un intellectuel qu’on devine de gauche modérée et ancien souffre-douleur d’ados en mal de cruauté pendant ses années lycée - ni activiste, ni particulièrement engagé, bref, à mille lieues du profil d’un militant de la cause animale tel qu’on pourrait l’imaginer. Son côté victime, il ne l’a peut-être pas bien digéré mais il l’a mis provisoirement de côté pour vivre une jolie histoire d’amour avec Elsa, une journaliste aussi séduisante qu’enjouée.

Tout commence lorsque, au dîner où Martin et Elsa reçoivent Dionys Marco, le directeur du département de philosophie, et sa fille de dix-huit ans, cette dernière lâche un ‘je ne mange pas d’animaux morts’ devant l’assiette de jambon qu’on lui tend. Evidemment, on s’en serait douté, ça jette un froid. Si la dispute qui s’en suivra et le repas manqué seront assez vite oubliés, cet événement n’en constituera pas moins l’entrée de Martin dans ce que personne ne veut voir.

Est-ce parce qu’il est intrigué par cette ancienne ado braquée avec laquelle il souhaiterait se réconcilier ou bien parce qu’il pressent que le thème est porteur ? Toujours est-il que Dionys Marco décide de lancer un séminaire sur l’animal à la rentrée prochaine. Il le confie à Martin, spécialiste du pessimisme et des causes perdues, lui-même interpellé par l’épisode du dîner. En acceptant, Martin s’engage à aller visiter un élevage industriel de porcs afin de faire part de sa propre expérience auprès des étudiants. Ce qu’il ne sait pas encore, c’est qu’avec cette visite, il y a un avant et un après.

Alors, certes, on a envie de se dire : un livre sur les porcs et l’abattoir, glauque et moralisateur à souhait – non merci ! Et pourtant… vous auriez tort de vous dire cela car 180 jours n’a rien à voir avec un manuel de propagande de la Peta, où détails sordides avoisineraient avec réquisitoires accusateurs adressés aux ‘mangeurs d’animaux’. 180 jours n’est pas un pamphlet végétarien destiné à vous inspirer horreur et pitié. D’ailleurs, le mot même est à peine prononcé. On comprend seulement qu’au fur et à mesure des pages, la viande se fait rare dans les assiettes de ceux qui ont été parmi les bêtes.

Non, 180 jours, c’est avant tout un roman, un roman qui oscille parfois avec l’enquête sociologique, mais sans jamais rien perdre de son rythme haletant, de son phrasé qui vous percute comme vous percute de plein fouet la réalité surnaturelle des 15.000 cochons de l’élevage dans lequel nous entrons. Des animaux, ou plutôt ‘unités’ comme le veut le vocabulaire de rigueur, dont les maux envahissent l’air de leurs cris infernaux comme ils envahissent le corps de ceux qui travaillent à la porcherie et en détruisent petit à petit la chair et l’âme. Car, dans l’élevage industriel, il ne semble pas y avoir grand choix : soit partir au plus vite, se sauver, fuir cette réalité afin de se préserver, soit rester et perdre la raison, ou, pire, la capacité à ressentir.

Fuir, c’est le choix de Camélia, un porcher que Martin rencontre et avec qui il lie d’amitié. Camélia que la porcherie dévore à petit feu, Camélia, fasciné par celle qu’il a baptisée Marina, la truie intelligente qui, sitôt ses petits nés, les a assassinés. Est-ce pour qu’ils n’aient jamais à connaître l’enfer de ces 180 jours ? L’auteur, pudique, ne le dit pas et nous laisse tout loisir d’imaginer ce que l’on voudra y voir. Camélia, cependant, est happé par cette réalité qui ne le quitte pas et qui semble par moment faire corps avec lui. Parviendra-t-il à lui échapper ?

La porcherie, c’est aussi le monde qui dérange, celui qu’il faut taire. C’est la réalité que Martin veut dire, la vérité absurde qu’il voudrait voir éclater au grand jour. Pourtant, il comprendra vite qu’au dehors, les gens ne veulent pas voir, pas entendre, pas savoir – un conflit qui, tout au long du récit, le déchirera comme il déchirera son couple, partagé entre la volonté de fermer les yeux et celle d’oser regarder.

180 jours, ce n’est donc pas un discours éculé sur les horreurs de la filière porcine. C’est même presque plus qu’un roman : c’est une exploration, une quête, un voyage initiatique de l’autre côté, ce côté monstrueux et fascinant dont on ne sort pas indemne. Au fil des mots, nous nous glissons parmi les bêtes – nos semblables. Nous les observons d’abord avec intérêt et curiosité. On se sent parfois intrusif avec ces porcs que l’on devine de plus en plus proches de nous et que l’on voit meurtris, violés, tués. Car là où Isabelle Sorente réussit un coup de maître, c’est en nous faisant comprendre, petit à petit, l’intelligence et la sensibilité de ces animaux dont les hommes usent comme des objets. Là où d’autres nous feraient un traité d’éthologie, elle laisse se développer l’empathie, doucement, presque à notre insu.

180 jours, c’est le temps qu’il faut pour passer de la mise à bas à la mise à mort, mais c’est aussi un roman d’une rare force, qui vous prend aux tripes et ne vous lâche pas, un roman qui fait entendre la voix des oubliés, ceux pour qui l’on ferait bien d’ouvrir parfois un peu plus grand les yeux.

J’espère que cette critique a pu vous intéresser et, qui sait, donner l’idée de lire ce livre… N’hésitez pas à me faire part de vos impressions et, si jamais vous l’avez déjà lu, de me dire ce que vous en avez pensé !

Si vous voulez aller plus loin, retrouvez Isabelle Sorente interviewée par Vegeshopper. De mon côté, j’en profite pour remercier Clairette qui m’a permis de découvrir ce magnifique livre !

180 jours
Isabelle Sorente
Edition Jean-Claude Lattès
460 p., 20 €

http://antigonexxi.com/author/antigonexxi/


samedi, juillet 28 2012

Depuis 40 ans que les agriculteurs crachent du sang et nous empoisonnent...

« J’ai autrefois craché le sang à la suite de traitements chimiques avec lesquels j’empoisonnais moi-même les autres… Tout le monde sait que les produits chimiques sont cancérigènes. »


30 juillet 1972, 20 heures, première chaîne de télévision, le présentateur Philippe Gildas relate le premier congrès international de la défense de la Nature, tenu à Fleurance (Gers), dont le maire était alors l’illustre Maurice Mességué. Cette déclaration est celle d’un participant, agriculteur dans le Gers. Cet épisode fit l’objet d’une note produite par Henri Siriez, administrateur civil du Service de la protection des végétaux.

Un cas récent, celui de Yannick Chenet : http://www.prg-poitou-charentes.org/mort-dun-agriculteur-les-pesticides-pointes-du-doigt/

400 000 tonnes de produits chimiques sont utilisées chaque année par l’agriculture en Europe.

1970-2012 : silence radio assourdissant, omerta, marginalisation des agriculteurs atteints, désinformation, publicité, média-mensonges, chantage au nombre de bouches à nourrir, alibi des ravageurs des cultures… Difficile de ne pas y voir un complot !

Pour tout savoir de ce complot contre la terre et la santé publique, j'ai longuement enquêté. Le résultat est un livre aux conclusions si effarantes que la plupart des médias rechignent à le relayer. Normal, ils sont du complot.

L’AGROTERRORISME DANS NOS ASSIETTES
Michel Tarrier, 256 pages, Éditions LME

vendredi, avril 6 2012

Merci la Terre

« Merci la Terre » Epitomé de l’Ecologie. Un livre fut écrit en 1989 à la demande du ministère de l’Environnement et destiné aux enfants...

Préface

 

Nous nous appelons les hommes

 

« Homme : C’est un être sentant, réfléchissant, pensant, qui se promène librement sur la surface de la Terre, qui paraît être à la tête de tous les autres animaux sur lesquels il domine,

qui vit en société, qui a inventé des sciences et des arts… »

Diderot

 

« La philosophie est chose trop sérieuse pour qu’on la laisse aux philosophes. »

Arthur Koestler

 

Nous sommes bipèdes, nous sommes mammifères, nous n’avons ni ailes, ni nageoires, nous sommes plus de sept milliards. Nous nous appelons les hommes.

 

Nous habitons une planète que nous appelons Terre, une planète qui abrite un curieux phénomène : la vie.

 

Une planète que nous voyons de moins en moins, enfermés que nous sommes dans nos appartements, nos villes, nos voitures, notre univers aménagé par nos techniques.

 

Mais, de l’autre côté de la vitre de la maison humaine, la planète est là, immense, silencieuse, obéissant aux forces gigantesques qui régissent la matière dans l’univers. (Pensons au film Melancholia de Lars von Trier…) Nous avons l’impression d’être l’espèce vivante la plus évoluée. Nous avons tendance à croire que la planète nous appartient. Nous allons jusqu’à dire que la planète est en danger. La planète n’est pas en danger. C’est l’humanité qui s’est mise en danger.

 

Nous traitons toutes les autres espèces vivantes et la nature elle-même comme si elles étaient notre propriété.

 

Mais nous sommes arrivés au point où, par notre inventivité, notre industrie, par notre nombre, nous commençons de perturber le fonctionnement de la nature et de la vie. Nous le mettons en péril.

 

Alors il faut regarder avec de nouveaux yeux. Non pas avec ceux des premiers hommes, qui craignaient la nature, mais avec ceux de notre époque, comme des hommes qui progressent dans le domaine de la connaissance, mais doivent encore acquérir la sagesse.

 

Il faut savoir qu’aucune structure démocratique, ni même politique classique, ni même une dictature ne résistera au chaos entraîné par un changement climatique soudain, ou un accident nucléaire de grande ampleur. L’un et l’autre sont possibles à très court terme.

 

Nous devons admettre que nous entrons dans l’âge écologique, que nous le voulions ou pas. Depuis quarante ans, il faut constater que le seul progrès philosophique, moral, politique, social résulte de la réflexion écologique. On cherche quel autre progrès se serait produit.

Les vieilles étiquettes politiques – libérales, socialistes, de droite ou de gauche ou des extrêmes – deviennent secondaires.

 

Nous sommes tous écologistes ou bien nous disparaîtrons


LE COMMENCEMENT DU MONDE

 « L'homme est désespéré de faire partie d'un monde infini, où il compte pour zéro. »
Ernest Renan

On aurait aimé assister au début du monde. A supposer que l'on ait pu trouver un coin tranquille où s'asseoir, avec un bon point de vue.
Quel spectacle ce devait être.

 

C'était il y a quelque vingt milliards d'années. D'abord, il y eut le Big-Bang. Le Big-Bang, c'est le nom donné par les scientifiques à l'explosion qui marqua le début de notre univers. Mais peut-être fut-il silencieux, parce qu'avant, on ne sait ce qu'il y avait, en tout cas ni temps ni espace. Ce fut sans doute mouvementé, brûlant, glacé, confus. Puis la matière commença de se répandre dans l'espace.

Des milliards d'années passèrent. Des galaxies naquirent, plus de cent milliards. On désigne la nôtre sous le nom de Voie Lactée. A l'intérieur de ces galaxies, des groupes d'étoiles, comme notre système solaire, dont la Terre n'est qu'une petite planète…
Les mots et les chiffres ne peuvent décrire cet univers en plein bouillonnement, en gigantesque effervescence d'avant l'homme. Le solide et le liquide, le clair et l'obscur, le haut et le bas, la droite et la gauche s'organisèrent.

Par ici les habitants de l'eau et ceux de l'air. Il est étonnant de voir aujourd'hui comment tous ceux qui racontèrent ou décrivirent les premières explications du monde eurent une perception étonnante de ces phénomènes que la science contemporaine vient seulement de nous expliquer avec un peu plus d'exactitude.

Comme ci ces hommes avaient conservé la mémoire des événements. Comme si chaque atome de la matière qui les composait, et nous compose encore, avait conservé la mémoire des débuts du monde et la leur avait restituée.

Parce que depuis le Big-Bang, c'est toujours la même « chaire sidérale », les mêmes atomes qui servent et réservent, et nous composent encore en ce moment.

La vision de l'univers des premiers hommes était plus domestique, plus confinée à ce qu'ils pouvaient voir, coincés qu'ils étaient entre un ciel bas, piqueté d'étoiles, et une terre plate dont ils ne soupçonnaient pas la rotondité. Deux astres prodigieux tournaient autour d'eux : la lune et le soleil. Et ils savaient déjà que le soleil fécondait la terre et y rendait la vie possible. Leur vision du monde devait être fabuleuse parce qu'ils touchaient le mystère tout autour d'eux, à bout de bras.

Aujourd'hui, la science a démesurément agrandi l'univers. A tel point que nous n'en percevons plus les limites. Nous nous y sentons perdus. Contrairement à ce qu'affirmaient les traditions anciennes, nous découvrons que nous ne sommes pas au centre du monde…

L'univers nous paraît toujours aussi mystérieux, même si des sondes, des satellites ont été lancés dans l'espace pour photographier des planètes si lointaines — à notre échelle — qu'ils mettent plusieurs années à les atteindre.

La Voie lactée a la forme d'un disque, et rassemble au moins 100 milliards d'étoiles. A l'œil nu, nous pouvons en voir 3 000.

C'est en 1859, avec la publication de « L'Origine des espèces », que Charles Darwin met fin au mythe de la création du monde en 4004 avant Jésus-Christ.

A LA REFLEXION
L'univers nous est incroyable, parce qu'immense. Ses limites, que l'on a déjà du mal à imaginer, se repoussent sans cesse. La Terre flotte dans un cosmos en perpétuelle expansion. La création du monde n'est pas achevée, et ses frontières continuent de s'élargir à l'infini.

EN PRATIQUE
Lire les ouvrages d'Hubert Reeves et de Carl Sagan, qui sont à la fois des scientifiques précautionneux et des philosophes, des vrais, qui donnent la meilleure idée possible de ce qui se passe autour de nous.
LE FEU
 « Devant une flamme, dès qu'on rêve, ce que l'on perçoit n'est rien au regard de ce qu'on imagine. »
Gaston Bachelard

Il y a quelque part au fond de notre tête une mémoire du feu, de tous les feux, ceux qui chauffent, ceux qui brûlent, ceux qui détruisent, ceux qui brillent au fond de la nuit, au fond du ciel.

 

mardi, décembre 20 2011

Les guerres de l'eau

L'eau en Asie du Sud : confrontation ou coopération ?

Préface de Xavier de Villepin*

Les services américains de renseignement (National Intelligence Council) viennent de publier les grandes tendances globales pour 2025. Pour eux, à cette époque, le monde sera multipolaire. Les Etats-Unis resteront à la première place mais d’autres puissances apparaîtront comme la Chine, l’Inde et la Russie, n’ayant peut-être pas la volonté de partager des responsabilités sur des sujets comme le terrorisme ou la prolifération.

Ce nouveau monde émergent sera probablement moins homogène. Les questions de climat, d’énergie et de rareté des ressources deviendront primordiales. Les changements climatiques compliqueront encore l’accès à l’eau et aux produits agricoles. Les défis et menaces grandiront particulièrement dans la zone Irak, Iran, Afghanistan, Pakistan. L’Organisation mondiale de la santé estime que 900 millions de personnes ne disposeraient pas d’eau potable. Dans les statistiques, l’Afrique au sud du Sahara est mal placée mais le problème de l’eau et de l’assainissement touche aussi largement l’Asie.

Dans son livre L’eau en Asie du Sud : confrontation ou coopération ?, le général Alain Lamballe nous éclaire sur le sujet grâce à sa connaissance profonde du terrain et à une documentation collectée depuis 1965. Saint-Cyrien, docteur en sociologie politique, diplômé en hindi et ourdou de l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales, il fait partie d’Asie 21, équipe de chercheurs rattachée au groupe Futuribles. Ancien attaché militaire en Inde, au Népal, au Pakistan, au Sri Lanka et aux Maldives, il a dirigé le séminaire Asie du Sud au Collège interarmées de défense.

Dans un livre précédent, Insurrections et terrorisme en Asie du Sud, le général Lamballe dans sa sagesse nous a prévenus. « Les terroristes quels qu’ils puissent être, hindous, musulmans ou chrétiens, n’ont aucun scrupule. Leur imagination ne connaît aucune limite. A l’avenir de nouvelles formes dévastatrices d’attaque peuvent apparaître comme la destruction de grands barrages, d’usines chimiques et pharmaceutiques et de centrales nucléaires. Les cours d’eau et les aliments pourraient être contaminés. Sur les mers qui bordent l’Asie du Sud, des attaques contre des bateaux dangereux, comme des pétroliers géants, pourraient être menées à l’avenir par des organisations terroristes et causer des dommages humains et environnementaux énormes sur les côtes ». Après ce qui vient de se passer à Mumbai, en Inde, en direct sur les télévisions du monde, personne ne peut douter de la qualité, hélas, de cette conclusion.

Il faut donc lire et écouter le général Alain Lamballe. Je le fais par amitié mais aussi par souci de comprendre ce monde violent, dangereux, différent de nos intuitions.

Dans son honnêteté d’officier, dans sa simplicité et sa modestie d’homme, l’auteur ne cherche pas à nous faire peur où à placer en exergue le sensationnel. Il cherche à analyser et faire comprendre avec prudence l’avenir. Je le cite encore avec admiration. « Des émeutes de l’eau se sont produites ici et là sans gravité jusqu’à présent. Elles n’en sont pas moins inquiétantes car elles constituent peut-être des signes prémonitoires … Des heurts entre communautés tribales ont eu lieu au Rajasthan en 2007 … Des pénuries d’eau ont frappé plusieurs années de suite … Les riches paysans ont alors mobilisé des hommes de main pour détourner le peu d’eau disponible au profit de leurs champs. La force a été utilisée pour empêcher les paysans pauvres de réagir. La colère gronde dans les périodes de pénurie. Les conditions sont réunies pour que les tensions dégénèrent. Des protestations violentes pourraient devenir plus fréquentes dans les campagnes comme dans les villes ».

*Sénateur honoraire, Ancien président de la Commission des Affaires Etrangères, de la Défense et des Forces Armées.

L'Asie du Sud bénéficie d'un gigantesque château d'eau constitué par le plateau tibétain et la chaîne himalayenne et d'un autre plus modeste au Deccan. Mais la répartition des ressources hydrauliques est très inégale. L'accroissement démographique, l'urbanisation, le développement de l'irrigation et l'industrialisation engendrent des besoins en eau de plus en plus grands. Parce qu'elle est surabondante ou rare et parfois polluée, l'eau tue plus que les accidents, les insurrections et les guerres. En Inde comme au Pakistan, les gouvernements ont bien du mal à apaiser de vives tensions entre les provinces et au sein de celles-ci.

A ces différends internes s'ajoutent des litiges internationaux car les grands fleuves Indus, Gange, Brahmapoutre et leurs affluents traversent plusieurs pays. Des accords bilatéraux ont été conclus par l'Inde avec ses voisins, le Pakistan et le Bangladesh, pays aval, le Népal et le Bhoutan, pays amont, mais ils sont parfois remis en question. Une approche régionale s'impose, incluant la Chine d'où sont originaires l'Indus et le Brahmapoutre et des affluents du Gange.

Saint-Cyrien, docteur en sociologie politique, diplômé en hindi et ourdou de l'Institut national des langues et civilisations orientales, le général (cadre de réserve) Alain Lamballe fait partie d’Asie 21, équipe de chercheurs rattachée au groupe Futuribles. Il a été attaché militaire en Inde, au Népal, au Pakistan, au Sri Lanka et aux Maldives et a dirigé le séminaire Asie du Sud au Collège interarmées de défense. II s'intéresse particulièrement aux problèmes conflictuels dont ceux qui concernent l'eau. Il est l'auteur de deux ouvrages, Le problème tamoul à Sri Lanka (L'Harmattan, 1985) et Insurrections et terrorisme en Asie du Sud (éditions es-stratégies, 2008) ainsi que de nombreux articles sur l’Asie du Sud.

Illustration de couverture : Barrage de Talakalale, près des chutes de Jogg (Jogg falls), sur la rivière Sharavathi, dans l'Etat du Karnataka (Inde).

Publications_diverses.pdf

Publications_sur_l__eau.pdf

vendredi, décembre 9 2011

LA NÉCESSITÉ D’UNE ÉCOLOGIE RADICALE d'Anne Frémaux.

Anne Frémaux est agrégée de philosophie, titulaire d’un DEA et d’un diplôme de l’École Supérieure de Commerce. Elle a un parcours atypique : après avoir été dans les services marketing d’entreprises multinationales, elle se consacre à
l’enseignement de la philosophie. Engagée dans les milieux associatifs, elle a été porte-parole des« Verts » de Grenoble.


« La grande transformation écologique »


Un livre qui a pour ambition de dresser un diagnostic sur l’état de notre civilisation, diagnostic que résume le concept de « crise de la modernité ». En effet, loin d’être un symptôme isolé ou une crise parmi d’autres, la crise écologique que nous traversons aujourd’hui apparaît comme le dernier soubresaut d’une crise plus profonde, celle de la civilisation qui est née à la Renaissance et dont le maître-mot emprunté à Descartes, « se rendre comme maître et possesseur de la nature », traduit le rêve prométhéen. Notre société du pétrole bon marché et de l’hubris consumériste est en train de passer son apogée. Aussi, la perspective d’effondrement qui guette notre civilisation et, avec elle, la planète toute entière, appelle par son caractère global et dramatique inédit, des solutions nouvelles et radicales (conformément à l’étymologie du mot « radical », c’est-à-dire « qui prend les choses à la racine »). C’est en effet à une révolution de nos modes de penser, d’être et de désirer que doit nous conduire un tel constat. La difficulté tient au fait que si le drame est bel et bien en train de se jouer, nous, qui en sommes les auteurs, n’en voyons pas encore les effets. Comment dès lors se mettre en mouvement ? Que faire ? Et par où commencer ? De nouvelles manières d’envisager notre rapport au monde, à nous même ainsi qu’aux autres, doivent cependant émerger afin de prévenir le pire. C’est paradoxalement de la nécessité de changer que viendra notre liberté ou encore notre émancipation à l’égard d’un modèle résolument aliénant. Cette émancipation se jouera sur trois lieux distincts : celui de la subjectivité (fin de l’homo æconomicus), celui du social et du politique (critique de l’expertocratie et de « l’oligarchisme démocratique » qui nous mènent à l’écofascisme) et enfin, celui de l’anthropologie (critique de l’humanisme anthropocentré). L’écologie radicale que nous appelons de nos vœux est en effet le moteur d’un changement révolutionnaire de notre société ou encore un projet de libération systémique.


Crise écologique et crise de la modernité ... la crise écologique vient de loin !

« Le temps du monde fini commence » Paul Valéry[1]

L‘homme occidental du XXIe siècle est en train de faire une découverte historique sans précédent. Après quatre siècles de développement scientifique visant à réaliser le projet cartésien d’une nature entièrement « maîtrisée » et « possédée », capable de satisfaire des besoins devenus illimités, il est confronté à la figure d’un « nouveau monde », celle d’un monde fini et revêche à sa propre exploitation, disposant de ressources limitées et de capacités de renouvellement réduites. Celui-ci, en effet, résiste à l’idéal d’une croissance infinie, à l’idéologie « folle » propre au siècle dernier, d’une société de consommation et de gaspillage fondée sur la production, l’accumulation et la destruction systématique et illimitée des biens.

L’écologie, comme préoccupation singulière, comme « souci du milieu de vie », n’apparaît que lorsque les problèmes sont déjà préoccupants, lorsque l’activité humaine a déjà détruit ou perturbé durablement le milieu ambiant. Aussi, les sociétés traditionnelles ne connaissent-elles pas le concept d’écologie, ni dans sa forme scientifique (c’est-à-dire l’étude des milieux naturels), ni dans sa forme politique (aménagement, gestion de l’habitat humain). Il n’y a pas d’écologie chez les peuples dont l’activité sur le milieu est négligeable. Pourquoi y en aurait-il ? Les ressources naturelles paraissent alors infinies et les ponctions sont à telles point mineures que l’écosystème peut absorber, sans dommages, les effets de l’action humaine. Les premières grandes manifestations politiques du souci écologique (dans les années 60) correspondent donc à la prise de conscience des altérations quasi irréversibles que nos industries ont produites sur l’environnement. Les destructions n’ont fait que s’accélérer depuis, au point que l’on parle aujourd’hui de « défi écologique » pour manifester l’extraordinaire difficulté qui se présente à nous.

La crise écologique, événement historique s’il en est, est justement l’occasion d’une remise en question individuelle et collective, psychologique et anthropologique[2] totale. C’est bien en effet la question de la civilisation et, a contrario, de l’éventualité de la barbarie qui est en jeu dans l’écologie : quelle société voulons-nous pour demain ? Qu’est-ce que signifie pour nous « bien vivre » ? Nous savons, même si nous ne l’admettons pas encore, que notre mode de vie actuel est sans avenir, que nos sociétés industrialisées vivent du pillage de la nature, de l’emprunt irréversible fait sur des ressources limitées et de la destruction des capacités auto-régénératives de la planète. Autrement dit, notre monde est mort, même si certaines tentatives, comme le capitalisme vert ou l’éco-croissance, tentent de nous faire croire qu’il est encore un « monde possible »


La crise du monde moderne

Dire que le monde moderne subit une crise signifie qu’il est parvenu à un point critique : ce point culminant qu’Hippocrate nommait, au sujet de la maladie, l’apex, le sommet, le moment fatidique et irréversible au terme duquel le patient peut guérir ou trépasser. Le verbe grec krinein a en effet deux significations : choisir, distinguer ainsi que décider au sens juridique. Lors d’un conflit ou d’une rupture d’équilibre, caractéristique des situations critiques, il faut alors choisir, décider quelle solution sera favorable ou défavorable afin de mettre en œuvre un changement décisif.

Ce moment « critique », cette fracture irréversible dans le continuum « normal », indique qu’une transformation plus ou moins profonde, un changement d’orientation doit se produire pour engendrer quelque chose de nouveau. La crise est en cela un moment charnière qui rompt la normalité et appelle de nouvelles opportunités. On ne sait pas à l’avance ce qui naîtra de la crise écologique ; c’est une épreuve dont l’issue est incertaine et qui, comme toute épreuve, est accompagnée de souffrances. Moment de perturbation dans un système jusqu’alors apparemment stable, la crise amène avec elle son lot d’incertitudes et d’aléas. Ce qui est certain, en revanche, c’est qu’elle nécessite une réponse radicale et profonde.

Les crises économiques à répétition que nous subissons depuis plus de trente ans ainsi que la dégradation écologique quasi irréversible amorcée depuis les années 60-70, ne sont que les effets engendrés d’une crise bien plus profonde : celle du modèle économique et anthropologique qui prône l’accumulation illimitée des profits, l’exploitation totale des ressources et la privatisation de tous les espaces collectifs comme seul et unique objectif. Les limites économiques (mais pas écologiques) d’un tel système ont déjà été admirablement décrites par Marx dès le XIXe siècle : concentration du capital (création de monopoles, aggravation des inégalités…), crise des débouchés (crise de surproduction), aliénation économique et anthropologique des travailleurs contraints de louer leur force de travail ou encore de « se vendre »… Contrairement à ce que prétendent les défenseurs de l’idéologie libérale qui tiennent le plus souvent un discours résigné face à des phénomènes qui leur échapperaient (la fameuse « mondialisation »), les facteurs contribuant à la situation actuelle, comme la dérégulation des échanges qui favorise les plus « compétitifs » ou encore les moins-disant « socialement » et « écologiquement », n’ont rien d’une fatalité : ils sont eux-mêmes issus de choix idéologiques d’ordre économique et politique ou encore d’un véritable volontarisme du « laisser faire ». Chômage, misère et crise écologique ne tombent pas du ciel mais sont bel et bien engendrés par cette politique économique qui fait de la marchandisation et de la privatisation totale des êtres, des services d’intérêt général (éducation, santé, transports…) comme des biens communs (air, eau, paysages…) le seul but digne d’être poursuivi. Et ce n’est pas la prétendu « moralisation » d’un système économique étranger, par nature, à la morale[3] qui changera la donne. Pour que les choses changent, il faut un nouveau projet politique semblable à celui qui avait animé les promoteurs du Conseil national de la résistante (CNR) en 1945 ou les tenants du socialisme originel au XIXe s. Aussi c’est à la revivification du projet politique qu’il nous faudra nous atteler en redéfinissant les buts que doit poursuivre l’économie dans une société soucieuse de justice sociale et consciente des limites écologiques auxquelles elle doit s’adapter.

Mais plus que cela, l’enjeu de notre propos sera de montrer que la crise écologique est le symptôme révélateur, peut-être ultime, d’une crise bien plus fondamentale : la crise du modèle anthropologique occidental et de sa conception d’un « progrès » humain porté exclusivement par la science ou plutôt, aujourd’hui, par la techno-science (alliance peu progressiste en réalité de technologies innovantes mises au service du marché). Selon cette hypothèse, la « crise écologique » serait le point d’arrivée de la situation éminemment critique du monde moderne. Elle confirmerait, avec les conséquences dramatiques et peut-être ultimes qui l’accompagnent, que notre vision anthropocentriste du monde (c’est-à-dire considérant l’homme comme le centre de tout) et notre goût pour la démesure sont inappropriées voire funestes pour l’avenir de l’humanité. En ce sens, notre humanisme proclamé qui refuse de conférer valeur et sens à ce qui n’est pas l’homme risque bien de se retourner contre lui-même. L’être humain, malgré ses rêves insensés d’indépendance et de toute puissance, appartient en effet à une totalité dont il ne peut s’abstraire. A ce titre, la nature, le « Tiers-exclu », selon l’expression de Michel Serres, doit revenir au centre de nos préoccupations après quelques siècles d’occultation. C’est à la construction d’une nouvelle civilisation ne cédant plus à la vision étriquée d’une nature séparée de l’homme et chosifiée (la nature conçue comme « simple chose étendue » dépourvue de valeur), qu’il nous faut dès à présent nous atteler.


La crise, une occasion manquée ?

« Là où croît le danger croît aussi ce qui sauve » disait Hölderlin. Pourtant, malgré la succession des crises économiques, des rapports alarmants sur l’état de la planète (désertification, raréfaction des ressources…) ou des catastrophes écologiques, y compris dans le monde développé, comme l’ouragan Katrina ou la récente marée noire qui ont touché la Louisiane, rien ne change. Comment expliquer une telle inertie ? Faudra-t-il attendre que l’Ouest des Etats-unis redevienne un immense désert de sable ou que les ouragans fassent leur apparition en Europe pour que les pays développés se décident enfin à agir ?

La crise économique que nous traversons – la plus importante depuis 1929 – pourrait pourtant constituer une occasion inespérée pour changer de modèle. Celui, tant vanté ces vingt dernières années, d’un capitalisme débridé porteur de richesses a en effet volé en éclats. On ne pourra plus soutenir, sans susciter doutes et perplexité, que le marché peut à lui seul résoudre les problèmes de l’humanité ou encore qu’il suffirait de déréguler, de laisser les arbitraires individuels s’affronter « librement », pour que soient résolus les problèmes que ce même laisser-faire contribue plus que largement à créer. Aujourd’hui, le masque est tombé. L’idéologie que l’on appelle, à tort, « néolibérale » (dans la mesure où le libéralisme est une théorie politique opposée aux conservatismes et aux privilèges[4]) est sérieusement décrédibilisée. La crise économique comme la crise écologique appellent un renouveau radical des mécanismes producteurs de richesses, des pratiques mentales individuelles et collectives comme des formes d’expression démocratique.

Pourtant, force est de constater, après la crise financière de 2008, que tout a continué comme avant : les Etats ont socialisé les pertes en renflouant les banques prédatrices sans leur demander de gages[5] ; de nouvelles bulles financières enflent, notamment sur le marché des droits à polluer ; les gouvernements, sous la pression de l’opinion publique, font semblant de s’en prendre aux paradis fiscaux pour ne pas remettre en question les fondements sacrés de l’édifice : libre circulation des capitaux et des marchandises, pouvoir des actionnaires, spéculation pourtant dépourvue d’utilité sociale…Loin de la transformation radicale du monde de la finance que l’on aurait pu attendre, nous assistons au contraire à des mesures homéopathiques destinées à rendre le capitalisme financier…plus durable encore.

Comme remède à la crise écologique, on nous propose le capitalisme vert. Or celui-ci n’est pas de nature à nous rassurer. La « croissance verte » se fonde sur une vague d’innovations technologiques censées résoudre la crise climatique et économique en créant de l’emploi. Or, non seulement la volonté politique pour assurer de tels investissements est résolument absente mais de plus, rien ne se produisant à partir de rien, la production de biens aussi « verts » puissent-ils paraître, risque au mieux de déplacer les problèmes (la voiture électrique pose ainsi le problème de la production et du recyclage « écologique » des batteries), au pire, d’aggraver les choses en donnant l’illusion d’être une solution. Nous ne pensons pas, en effet, et cela en raison de la nature même du capitalisme qui se définit par l’accumulation du capital (le « toujours plus ») et la généralisation des rapports marchands à toutes les sphères de la société, qu’un tel système soit capable de répondre aux défis sociaux et écologiques qui se posent à notre XXIe s. Fondé sur la recherche permanente du profit, on voit mal comment un tel système pourrait s’imposer des limites dans l’usage des ressources et la quantité de biens produits alors que ceux-ci constituent le soubassement de son fonctionnement. Le capitalisme a certes montré, dans l’après-guerre, qu’il était capable de faire des concessions sociales (new deal de Roosevelt et application du Keynésianisme), concessions mises à bas par la révolution ultra-libérale des années 1980-90. Mais aujourd’hui le problème n’est plus uniquement celui de la re-distribution des richesses, il est aussi celui de leur disparition (si nous entendons le terme « richesse » cette fois au sens de « richesses naturelles »): au problème social du niveau de vie s’ajoute celui, écologique, des conditions de vie des populations existantes et des conditions de survie de celles qui sont à venir.

Aussi, si la mise en place d’un « new deal vert »[6] qui régulerait, dans une certaine mesure, les dérives du capitalisme actuel, nous semble de loin préférable à l’idéologie ultra-libérale qui dirige aujourd’hui la majorité des pays développés (y compris ceux qui sont gouvernés à gauche), il nous semble cependant insuffisant pour résoudre la crise écologique dont les pays riches sont responsables. Malgré son appellation négative, ou peut-être même en raison de son appellation négative qui l’empêche d’être récupérée par le capitalisme vert, la décroissance nous apparaît ainsi comme le seul horizon capable de rompre avec la logique capitaliste de l’accumulation indéfinie et le projet moderne d’illimitation promu par la science moderne. Les véritables utopistes ne sont en effet pas ceux qui prônent la réduction drastique de notre consommation mais ceux qui nous font croire que celle-ci peut croître à l’infini. Il y a, de ce fait, quelque chose de frappant à voir, à lire et à entendre, à longueur d’émissions de télévision, de radio ou de colonnes de journaux, les promoteurs du « toujours plus », de la « croissance infinie » qualifier de « doux rêveurs » ou de « dangereux extrémistes » ceux qui défendent un modèle de société plus soucieux des ressources ou encore des « réalités matérielles » de la planète sur laquelle nous vivons.


Liberté des modernes et hubris en question

Benjamin Constant, dans son célèbre essai de 1819, De la liberté des anciens comparée à celle des modernes, développait l’opposition entre les formes modernes et antiques de démocratie. Celle des anciens consistait dans une participation active des citoyens (démocratie directe) et dans une importance primordiale accordée à la Cité sur l’individu. Celui-ci devait se sacrifier à l’ensemble auquel il appartenait et ne devait son statut quasi substantiel de « citoyen » qu’à cette appartenance. En résumé : hors de la cité politique, point de salut. C’est la raison pour laquelle Socrate, par exemple, condamné à mort, refusa de fuir la Cité athénienne et de contrevenir à ses lois. A l’opposé de cela, la liberté des modernes met au centre l’individu et ses « plaisirs privés » auxquels il peut se consacrer grâce à la représentation politique, chargée de défendre ses intérêts et de lui ôter la contrainte de l’exercice politique (démocratie indirecte). La liberté moderne n’est donc plus la capacité d’exercer sa souveraineté mais bien plutôt celle d’épanouir son individualité, au détriment, si nécessaire, de la collectivité à laquelle l’individu appartient. Cette nouvelle conception de la liberté s’exprime dans l’inflation des « droits de » ou « droits à » et dans cette formule célèbre de la déclaration française des droits de l’homme selon laquelle « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas autrui »[7] , liberté purement négative qui consiste uniquement à s’abstenir de nuire à autrui. Immanquablement, une telle conception qui ne définit aucun vivre ensemble et aucun intérêt général (pourtant nécessaire à la réalisation de la véritable autonomie), conduit à la confrontation des arbitraires individuels ou encore à l’absence de civisme que nous déplorons aujourd’hui. Chacun réclame pour lui-même l’absoluité d’une liberté qu’il ne saurait voir entravée sans réticence ; chacun attend des lois qu’elles affectent au minimum ses choix de vie et ses envies. Une telle conception peut-elle perdurer dans un monde que l’on découvre de toutes parts fini et qui doit, de ce fait, irrémédiablement réguler le pouvoir de consommer de chacun ? La notion de « bien commun » qu’il faudrait préserver s’accorde-t-elle avec l’idéologie qui promeut la liberté infinie de chacun ?
Le libéralisme économique, idéologie fondée sur la possibilité, théoriquement donnée à chacun, de « maximiser ses avantages » et de favoriser ses intérêts particuliers, est certes séduisante car elle fait de chaque individu « un empire dans un empire ». Cependant, la prise en compte des contraintes écologiques exige que soit repensée la liberté individuelle et sa place dans l’édifice des valeurs, à l’aune des nouveaux enjeux que nous avons à affronter. C’est une idée certes difficile à admettre pour nous qui sommes les héritiers d’un individualisme prétendument affranchi de toute limite mais qui finalement, se réduit, dans le nouveau régime ultra-libéral, à la possibilité de consommer pour ceux qui en ont les moyens et d’investir pour ceux qui détiennent des capitaux. C’est cette conception libérale qui a été l’alliée décisive du capitalisme dans son projet funeste de croissance illimitée. Projet « funeste », en effet, tant d’un point de vue social et « civilisationnel » qu’écologique : augmentation des inégalités entre pays du nord et pays du sud mais aussi au sein des pays riches eux-mêmes, réduction de l’être humain occidental à une simple « machine désirante », « consumation » de notre niche écologique…Voici quelles en sont les conséquences inévitables.

Depuis les années 80-90 et la chute du mur de Berlin, le libéralisme s’est en effet transformé en ultra-libéralisme planétaire, idéologie dévastatrice qui s’appuie sur la « gouvernance », c’est-à-dire la gestion commune par les oligarchies politiques et financières, du destin de l’humanité. Autrefois, l’Etat pouvait disposer d’une relative indépendance par rapport au capital. L’ultra libéralisme s’appuie aujourd’hui sur la force coercitive des gouvernements pour imposer, à tous les échelons de la société, la logique des marchés et de l’accumulation illimitée du capital. C’est là l’œuvre de ce que Félix Guattari appelle le Capitalisme Mondial Intégré (C.M.I.), c’est-à-dire «l’imperium d’un marché mondial qui lamine les systèmes particuliers de valeur, qui place sur un même plan d’équivalence : les biens matériels, les biens culturels, les sites naturels, etc. » et auquel s’adjoint un système de domination « qui place l’ensemble des relations sociales et des relations internationales sous l’emprise des machines policières et militaires. »[8] Cette idéologie incontestée qui ne rencontre guère d’opposition organisée et qui diffuse sa propagande grâce aux supports médiatiques acquis par les grands groupes financiers, orchestre une dégradation des conditions de vie à tous les niveaux: au niveau économique, les organismes internationaux (FMI, OMC, commission européenne…) imposent une dérégulation et une privatisation des services publics, destinée à favoriser l’accumulation des profits pour un petit nombre ; au niveau politique, le soutien actif des gouvernements aux marchés entraîne une régression démocratique ou encore une scission entre la souveraineté théoriquement populaire et l’exercice réel du pouvoir, un grand nombre d’élus étant quasiment acquis à la cause des marchés ; au niveau social, les tensions et les inégalités économiques engendrées par cette idéologie nécessitent un fort contrôle des populations et une focalisation de plus en plus inquiétante sur l’enjeu de la sécurité (thème qui a comme corollaires, comme nous le voyons fort bien aujourd’hui, le choix de victimes expiatoires et la montée en puissance d’archaïsmes conservateurs inquiétants). La logique de maximisation des intérêts individuels impose en effet que l’Etat devienne de plus en plus contraignant, pour ne pas dire « policier », afin de faire tenir ensemble des personnes ayant perdu le sens de leur existence collective (quand cette dérive politique ne relève pas du simple calcul…). En effet, au niveau individuel, le CMI promeut les pulsions d’avidité, l’individualisme et le cynisme qui hypothèquent lourdement les conditions du « vivre ensemble ». Comme le dit J.-C. Michéa, « l’unique forme de liberté qu’un libéral tient pour réellement universalisable, [c’est] celle du consommateur « cool », « hype » et « nomade » dressé à désirer tout et son contraire, au gré des exigences toujours changeantes du marché mondial.»[9]

Cette « logique libérale » signifie tout bonnement la fin du politique compris comme construction d’un vivre-ensemble collectif et délibéré : chacun est renvoyé, en tant que consommateur ou entrepreneur, à sa liberté souveraine et à l’institution de sa propre norme, à sa capacité infinie de posséder davantage que les autres et à l’affranchissement à l’égard de toute contrainte qu’elle fût d’ordre moral, social ou écologique. Au niveau politique, elle signe la fin de l’indépendance de nos gouvernants vis à vis de l’ordre économique. Bien qu’elle soit partout en crise (au niveau économique, écologique et social), cette idéologie continue d’être défendue avec force par le monde médiatique et politique. Partout, les dirigeants occidentaux (y compris socialistes) appliquent la formule selon laquelle « il faut soigner le mal par le mal » et saisissent l’occasion de la crise de ce système pour en imposer les rouages avec davantage de fermeté : rigueur, dérégulations, démantèlement des services publics et de la protection sociale. Le peuple est sommé de payer la note économique des spéculateurs comme il sera bientôt sommé de payer, par le biais de taxes et de restrictions en tous genres, la note écologique d’une logique si profondément prédatrice.

Cependant, si ce modèle continue d’être défendu, ce n’est pas seulement en raison du manque d’imagination de nos dirigeants ou de leur collusion éventuelle avec le monde financier. C’est aussi parce que l’imaginaire capitaliste et sa force symbolique (comme croissance illimitée et culture de la consommation) est si profondément ancré en chacun de nous que sa remise en question relèverait, aux yeux de la majorité, de l’hérésie pure et simple. L’écologie, en ce sens, est subversive. Comme l’écrit Cornelius Castoriadis, «elle met en question l’imaginaire capitaliste qui domine la planète. Elle en récuse le motif central, selon lequel notre destin est d’augmenter sans cesse la production et la consommation. Elle montre l’impact catastrophique de la logique capitaliste sur l’environnement naturel et sur la vie des êtres humains. »[10]

C’est donc cet imaginaire qui doit aujourd’hui être remis en question, non seulement en raison d’impératifs écologiques mais aussi en raison d’impératifs de civilisation : quel est l’avenir d’une société qui s’est fixé comme ultime visée la consommation pour la consommation, sans aucune considération de l’utilité sociale d’un tel projet ?


Un monde sans sujets

Comment imaginer pourtant occasion plus rêvée que celle que nous offre la crise écologique et la crise économique actuelles pour prendre conscience des effets délétères du modèle qui se perpétue sous nos yeux. Economistes et scientifiques de bonne foi multiplient les signaux d’alerte, nous mettent en garde contre les conséquences désastreuses générées par la prolongation d’un tel système. Nous savons mieux que les générations précédentes ce qui nous attend si nous ne faisons rien. Cependant, comme le dit Jean-Pierre Dupuy, « nous ne croyons pas ce que nous savons ». Il nous arrive d’ailleurs parfois de dire, d’un air agacé « Je sais, je sais !» à propos de sujets dont, justement, nous n’aimerions pas apprendre davantage. C’est alors au nom d’un prétendu savoir que nous préférons nous réfugier dans l’ignorance. Il en va de même pour la crise écologique : chacun sait, « je sais, tu sais, nous savons », mais, en réalité, peu sont ceux qui croient véritablement à la gravité de la situation.

L’une des causes de cette inertie relève du « décalage prométhéen » (du Dieu Prométhée, qui voulut concurrencer les dieux de l’Olympe) entre notre pouvoir et notre imagination, ou plus exactement, entre notre faculté de sentir et nos capacités d’action[11] : C’est sans doute un tel constat que faisait Einstein lorsqu’il affirmait que « ce qui caractérise notre époque, c’est la profusion des moyens et la confusion des fins.» Nous sommes ainsi incapables d’imaginer la portée de nos actes, de ressentir, par empathie, l’ampleur des souffrances que nous causons aux populations et aux catégories exploitées ou des maux que nous causons d’ores et déjà aux générations futures. C’est donc tout d’abord à une véritable prise de conscience des conséquences de nos comportements que doit s’adosser la transformation anthropologique qui s’impose.

Une autre cause d’inertie provient du fait que nous ne nous sentons pas capable d’agir. La crise semble dépasser notre domaine de compétence : « que voulez-vous que j’y fasse ?! » De là, la tendance, commode, à nous en remettre aux experts scientifiques qui finiront bien par trouver « quelque chose », ou à nos représentants qui, après tout, (professionnalisation de la politique oblige), « sont payés pour cela ». La tâche semble trop complexe et trop lourde pour que nous nous sentions capable de la prendre individuellement en charge. Et puis de toute façon, quoique nous fassions, les initiatives populaires reçoivent quasiment toujours comme réponse une fin de non-recevoir de la part des politiques. « Ce n’est pas la rue qui gouverne » avait dit l’un de nos premiers ministres. Ne se sentant pas « acteur », agent de cette crise, l’individu ne s’en sent pas non plus « responsable ». De l’irresponsabilité à l’indifférence, il n’y a alors qu’un pas.

La prise en charge de l’avenir ne pourra s’effectuer qu’en luttant contre toutes les formes d’aliénation dont nous sommes aujourd’hui victimes et dont la première de toutes consiste justement dans la croyance profondément enracinée en notre impuissance. Cette croyance est largement entretenue par la doxa politique qui fait aussi souvent référence que possible au caractère « inexorable », « inéluctable » des événements que nous vivons ou, dans un autre registre, au caractère évidemment trop complexe des solutions à envisager pour le commun des mortels. Or, c’est par la prise en compte de notre capacité de changement, par la mise en œuvre de nouvelles pratiques sociales émancipatrices dans tous les domaines de l’existence, que pourra s’effectuer la transformation requise: dans notre travail, dans notre vie quotidienne, dans l’exercice de notre démocratie et dans la construction même de notre subjectivité. Autant de processus de libération qu’il nous faut dès à présent mettre en œuvre pour conquérir notre autonomie. Le Sujet en tant que tel n’apparaît toujours qu’en rébellion contre les agencements sociaux et les déterminismes qui le contrôlent. Il est toujours, comme le disait Alain Touraine, un mauvais sujet, rebelle au pouvoir et à la règle, à la société comme appareil total. Son acte fondateur est en effet la rébellion contre ce que la société lui fait faire ou subir[12] .

C’est donc contre l’« existence instrumentalisée » qu’il nous faut lutter, contre le conformisme doux que nous impose la société marchande et contre la passivité à laquelle nous invitent nos décideurs. Il ne faut plus « nous abandonner » à nos activités, mais au contraire les prendre en charge et leur donner du sens, les vivre dans la lumière de la conscience. Si la pensée écologique peut nous conduire à l’autonomie, à la résistance contre toute forme d’aliénation, c’est avant tout parce qu’elle met en avant le pouvoir du sujet, paradoxalement destitué par notre modernité libérale : c’est de lui que proviendra la réponse à la crise, et certainement pas des experts ou des technocrates qui ont patiemment tissé la toile dans laquelle nous sommes aujourd’hui tous pris.

Le « libéralisme » dans sa forme actuelle enferme en effet doublement les individus. Tout d’abord, dans sa forme politique, il organise le « despotisme doux » en transférant le pouvoir des citoyens à de nouvelles oligarchies (lobbies, représentants politiques ou structures administratives), en les dépossédant ainsi de leur pouvoir de décision. Ensuite, dans sa forme économique, il entretient l’illusion d’une liberté illimitée des consommateurs qui se révèle, à l’analyse, n’être qu’une liberté, voire une « obligation » de consommer. Dans les deux cas, nous sommes confrontés à une véritable délégation de pouvoir qui remet en question l’autonomie réelle (et non simplement proclamée) des individus. N’oublions pas à ce titre que l’autonomie des individus, sur laquelle sont fondées nos démocraties, rappelle par son origine étymologique (auto-nomos) la capacité de se donner à soi-même ses propres lois. L’écologie philosophique, nous ne pourrons l’éviter, nous amènera ainsi à repenser l’idée de démocratie: « une société démocratique est une société autonome » (C. Castoriadis), c’est-à-dire une société adulte, responsable et délivrée des caprices infantiles qui sont aujourd’hui entretenus par la société de consommation.


La crise de l’humanisme moderne : écologie et philosophie.

Quel rapport l’écologie peut-elle entretenir avec la philosophie ? A l’heure où l’on parle d’écologie à tout va, où l’on utilise ce concept sans discernement et sans précaution comme un argument de vente ou comme un nouvel ornement de la pensée « politiquement correcte » (« éco-emballage », « éco-industrie », « voiture écologique » et même « écologie de l’amour »), le travail du philosophe consiste justement à re-définir ce qu’un galvaudage intempestif, un badinage frivole et intéressé a laissé se perdre. Ainsi le concept d’écologie recouvre t-il vaguement l’idée de quelque chose de « bon pour la santé » (le bio), voire même pour l’esprit (« l’écologie de l’esprit »), quelque chose d’« humaniste », de « progressiste.» En bref, l’écologie, c’est « hype », c’est « tendance ». Le bio et l’écologie ont le vent en poupe. Faisons donc dans l’écologie ! Après « l’entreprise citoyenne », haut lieu de participation démocratique et garante, bien sûr (…), du bien-être de ses salariés, on nous fait maintenant le coup de l’entreprise « éco-responsable » : IBM, Microsoft, HP, Google, etc. Toutes les grosses multinationales affichent leur label bio car elles ont fort bien compris que l’écologie allait devenir un élément essentiel de communication et de marketing du IIIe millénaire. Récupéré par l’industrie ou le business du bien-être, ce concept « porteur » nous laisse songeur. On ne peut qu’être édifié par le cynisme d’un système qui recycle en son sein le mal qu’il nourrit et qui cherche encore, jusqu’à ce que mort s’ensuive, à en tirer profit. La philosophie, à ce titre, comme entreprise de clarification des concepts, doit s’attaquer au concept d’écologie et analyser, sous ce thème, les liens que l’homme entretient avec la nature.

Si la philosophie est à même d’éclairer le concept d’écologie, elle n’a pas pour autant vocation à proposer une nouvelle science de la nature : elle ne peut que donner du sens à la conception scientifique de l’écosystème et critiquer le réductionnisme scientifique qui a mécanisé la nature, au risque d’oublier la vie et le mouvement (le caractère processuel) qui sont en elle. La philosophie n’a pas non plus pour ambition d’expliquer comment mieux « gérer » nos espaces naturels, ni même comment produire différemment. De nombreux ouvrages techniques très bien écrits servent parfaitement cette cause. La philosophie nous permet de penser notre vie « moderne », d’en analyser les sources et les dérives et, éventuellement, de faire entrevoir la possibilité d’une « nouvelle modernité ». La philosophie de l’écologie, pour ce faire, doit être capable de remettre en question le dogme dualiste (séparation nature-culture) qui fait de l’homme un être à part dans le monde, ou encore, « un empire dans un empire», outrepassant les limites de sa propre condition.

Mais la philosophie écologique doit aussi se méfier de la tentation naturaliste qui consiste à percevoir dans la nature des valeurs morales ou esthétiques objectives qu’il faudrait respecter voire imiter (comme certains « écolos » qui idéalisent la nature au point de nous dire qu’il faudrait la « suivre » ou se conformer à de préceptes). A ce titre, la nature est une véritable « auberge espagnole » : on n’y trouve bien souvent que les valeurs que l’on y a soi-même apportées. On pourra y voir de la beauté comme de la laideur, de l’harmonie comme de la violence…En réalité, l’homme seul est prescripteur, donateur de valeurs : c’est lui qui choisit celles qu’il veut respecter ; la nature, elle, ne peut pas s’exprimer sur ce point, contrairement à l’usage qu’en fait le naturalisme.

Penser l’écologie philosophiquement n’ira donc pas sans instruire le procès d’une certaine philosophie occidentale, qu’elle soit anthropocentriste (plaçant l’homme au centre) ou naturaliste (plaçant la nature au centre). Si la philosophie s’avère indispensable pour fonder une pensée écologique, l’écologie, quant à elle, s’avère le plus sûr moyen de faire le procès de ces deux réductionnismes philosophiques.


Une nouvelle philosophie de la nature

Nous avons besoin d’un nouveau système d’idées permettant de voir le monde, de structurer le réel ou encore de nous procurer une « vision du monde ». Le réel prend forme, existe, dès lors qu’il y a des mots pour le nommer. Or où sont-ils, les nouveaux « écologues », les nouveaux penseurs de l’écologie ? Il faut à ce titre noter l’hostilité avouée des intellectuels français à l’encontre du « péril écologiste » : l’accusation confuse d’anti-modernisme ne vient pas seulement de Luc Ferry et de son ouvrage emblématique (de la bêtise d’un certain milieu intellectuel, rationaliste et pseudo humaniste ?), Le nouvel ordre écologique mais également de personnalités aussi respectables que Marcel Gauchet (« Sous l’amour de la nature, la haine des hommes », Le Débat, n°60, 1990) ou encore François Dagognet (auteur de Nature, 1990), signataire, avec Pierre Bourdieu, Umberto Eco, Eugène Ionesco, Henri Laborit et tant d’autres de l’appel de Heidelberg à la veille du sommet de Rio de 1992, manifeste dans lequel les 200 personnalités signataires (parmi lesquelles, d'ailleurs, fort peu de véritables spécialistes de l'écologie), affirmaient que «l'humanité a toujours progressé en mettant la nature à son service, et non l'inverse» et déclaraient s’inquiéter de «l'émergence d'une idéologie irrationnelle opposée au progrès scientifique et industriel [qui] nuit au développement économique et social. » On s’est aperçu par la suite que de grands groupes industriels avaient œuvré pour susciter cet appel. Cette mobilisation contre la pensée écologiste (dénoncée comme « anti-moderne » et « anti-humaniste ») s’est alors produite sans qu’ait eu lieu de véritable débat entre des positions contradictoires.

En décembre 2006, Télérama publiait un n° spécial écologie avec pour titre « Ecologie : le silence des intellectuels français.» Si la France est aussi silencieuse au sujet de l’écologie, contrairement aux pays anglo-saxons ou même à l’Allemagne, c’est en grande partie en raison de sa tradition philosophique dualiste humaniste, qui fait de l’homme un être à part dans le monde. Comme le disait Spinoza, « Il semble […] qu'ils conçoivent l'homme dans la Nature comme un empire dans un empire.» C’est la représentation de soi, anthropocentrée et clivée du sujet moderne qui se trouve ici visée. Nous devons impérativement nous engager dans une nouvelle définition de la place de l’homme au sein de son milieu, ou encore dans une nouvelle philosophie de la nature[13] qui montrerait que celle-ci doit sinon « respectée », du moins être considérée avec attention. L’homme n’est pas « un empire dans un empire.» Il fait partie intégrante de cette nature que des siècles d’anthropocentrisme ont tâché de dénigrer.

La nature, contrairement à ce que véhicule la pensée académique, n’est en effet pas un objet vide qui ne donnerait rien à penser et auquel, conformément au projet moderniste, il conviendrait de s’arracher en totalité. La crise écologique, liée à l’antinaturalisme de notre civilisation, ne saurait être résolue tant que nous nous refuserons à penser philosophiquement la nature ainsi que notre propre naturalité. Il en va de même d’autres sujets, tout autant sources de perplexité pour nos contemporains que la crise écologique, comme la question du genre sexuel[14], de la culture cyborg qui prône le dépassement de l’humain (posthumanisme)[15] ou encore des problèmes éthiques posés par les progrès des biotechnologies : « ce qui est interrogé chaque fois, c’est un certain rapport à ce qui est traditionnellement subsumé sous le terme de nature (le corps, le vivant en général, l’environnement, etc. )»[16] C’est donc à la position constructiviste qui récuse comme illusoire l’existence d’une nature (à l’extérieur comme à l’intérieur de nous) « possédant une réalité autonome et capable d’auto-affirmation spontanée, par rapport à laquelle les pratiques humaines et les activités sociales doivent se situer »[17] qu’une philosophie de la nature devrait s’attaquer, réaffirmant par là-même l’existence de la nature comme le co-engendrement constant du naturel et de l’artificiel.


Plan de l’ouvrage

La philosophie de l’écologie revêt ainsi une dimension globale : elle réunit, sous la prise en compte des relations de l’homme à la nature, à la fois la question du malaise social né de formes de vie de plus en plus aliénantes (liées à la structure du monde social) et celle d’un écosystème de plus en plus menacé dans ses capacités auto-régénératrices. Les deux approches, l’une concernant l’environnement social et l’autre, l’« environnement naturel » de l’homme, ne peuvent être dissociées. L’environnement naturel est aujourd’hui traversé de part en part par la culture. On ne peut plus penser la nature et la société séparément : c’est la fin de ce que l’on a appelé « le grand partage ». De là l’aberration que constituerait le fait de rechercher, comme le font certains écologistes « naïfs », une nature « originelle », celle-ci ne pouvant relever que du pur fantasme. La « crise écologique » émerge des perturbations produites par ce co-engendrement et par le devenir naturel de certains produits artificiels (pesticides, nitrates, déchets, fumées d’usine…) qui échappent à notre maîtrise[18]. En ce sens, le malaise du monde social et de l’écosystème peuvent être perçus comme les symptômes réciproques d’une même crise : la crise de l’humanisme dualiste moderne.

Ce que nous proposons dès lors, c’est une écologie radicale, « radicale » au sens de Marx, c’est-à-dire une réponse écologique qui ne se contente pas de soigner les symptômes là où ils apparaissent mais qui prend véritablement les problèmes à la racine. Celle-ci lutte donc sur trois terrains distincts et complémentaires.

1) Sur le terrain économique, elle entend s’attaquer au mythe de la Croissance et à toutes les tentatives de récupération de l’enjeu écologique par le système productiviste actuel : « green business », « green washing », etc. Elle entend ainsi remplacer l’écologie de la croissance, qui se veut modestement réformiste et « réaliste » (en réalité totalement idéaliste), par une écologie anti-productiviste de la Décroissance.

2) Sur le terrain de la politique, elle entend s’attaquer à la construction représentative de la démocratie qui masque un « despotisme doux » empêchant les citoyens de participer aux affaires publiques (notamment dans le domaine des résolutions écologiques), mais aussi à la récupération de l’écologie par un pouvoir risquant de dériver en « écofascisme » technocratique. Elle entend remplacer ce système par un « écosocialisme » fondé sur le pouvoir, la participation et la délibération de citoyens libérés des contraintes productivistes de la société marchande, système qui serait seul porteur d’une authentique Autonomie.

3) Enfin, sur le terrain philosophique, elle entend s’attaquer au modèle humaniste qui fonde notre société moderne : modèle dualiste qui sépare l’homme de la nature pour mieux lui permettre de la dominer et de l’exploiter comme une « ressource ». Le paradigme de cette exploitation étant l’animal et le mythe philosophique de son infériorité, destiné à légitimer son exploitation par l’homme. L’écologie radicale entend donc remettre en question cette exploitation « banalisée » et montrer que l’humanisme ne pourra consacrer un réel respect de l’homme qu’endécentrant sa perspective morale vers un nouvel humanisme écocentré.


Economie, Politique, Philosophie : en abordant tous ces domaines, l’Ecologie proposée se veut résolument critique et systématique.


NOTES

[1]Regards sur le monde actuel (1945)

[2]Anthropologique signifie ici et dans le reste de l’ouvrage, non pas étude d’un peuple particulier mais « caractéristiques philosophiques de l’homme » bien qu’au final, ce soit bien celles d’un homme particulier que nous étudions ici : l’homme occidental moderne.

[3]Le capitalisme est, en ce sens, non pas immoral mais a-moral.

[4]Sur le plan politique, le libéralisme classique, qui émerge au XVIe siècle, se présentait comme une force progressiste et révolutionnaire puisqu’il remettait en question l’absolutisme politique et religieux. Les libéraux, défenseurs des libertés publiques et placés dans la partie gauche de l’hémicycle, s’opposaient aux monarchistes conservateurs placés à droite.

[5]L’Etat français, par exemple, a injecté fin 2008 dix milliards d’euros dans les principales banques françaises sans réclamer de droits de vote dans les conseils d’administration ni de plus-values lors du remboursement des fonds avancés (prêts à taux 0…) En définitive, les règles de gestion n’ont pas été changées et les banques ont pu reprendre leur routine spéculative…

[6]Ainsi que le promeuvent le parti des Verts par exemple, mais aussi de nombreux environnementalistes comme Nicolas Hulot, Joseph Stiglitz ou Paul Krugman, etc. Voir pour l’exposé de ce new deal vert et de ses limites, l’excellent livre de Thomas Coutrot, Jalons vers un monde possible, Le bord de l’eau, 2010.

[7]Article IV- Formule que résume le proverbe « la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres »

[8]Les trois écologies, Paris, Galilée, 1989, pp.14-17

[9]Jean-Claude Michéa, La double pensée, Paris, Flammarion, 2008, p.46

[10]« L’écologie contre les marchands », in Une société à la dérive, Parsi, Seuil, 2005 (posthume) p.237

[11]Pour une analyse de cette dégradation de la faculté de sentir, voir le livre de Jean-Claude Besson Girard, Decrescendo cantabile, Lyon, Parangon, 2005

[12]« C’est le geste du refus, de la résistance, qui crée le sujet. C’est la capacité plus limitée de se décaler par rapport à ses propres rôles sociaux, la non-appartenance et le besoin de contester qui font vivre chacun de nous comme sujet. » Critique de la Modernité, Paris, Fayard, p.1992, p.318

[13]Parmi les rares intellectuels français à s’être lancés dans cette entreprise, citons Catherine et Raphaël Larrère et notamment leur éclairant ouvrage, Du bon usage de la nature. Pour une philosophie de l’environnement, Paris, Flammarion, Coll. « Champs essais », 2009

[14]Voir à ce sujet Judith Butler, Gender Trouble. Feminism and the subversion of Identity, Londres/New York Routledge, 1990 ; Trad. Franc. Trouble dans le genre, Paris, La Découverte, 2005

[15]Voir l’ouvrage de Jean-Marie Besnier qui décrit avec une emphase particulière la « révolution posthumaine » en cours, Demain les posthumains. Le futur a-t-il encore besoin de nous ?, Paris, Hachette, Coll. « Haute Tension », 2009

[16]Stéphane Haber, Critique de l’antinaturalisme. Etudes sur Foucault, Butler, Habermas, Paris, Puf, 2006 , p.10

[17]Ibid. p.4

[18]Catherine et Raphael Larrère, dans Du bon usage de la nature, Paris, Flammarion, Collection « Champs », 2009 parlent à ce sujet de « technonature »: « il n’y a pas de technosphère mais une technonature qui comprend nos œuvres : celles que nous construisons avec les processus naturels, et celle qui nous quittent et dont le devenir échappe à notre maintenance. » (p.10)

vendredi, mars 25 2011

« Bio, fausses promesses et vrai marketing » !

Le productivisme agricole est de plus en plus reconnu coupable tant de la destruction des milieux naturels que de pollutions chimiques incontrôlées. En conséquence de quoi des interrogations naissent à propos de l’indépendance des autorités scientifiques qui décident de la mise sur le marché des pesticides et des adjuvants alimentaires chimiques dont la toxicité est pourtant avérée mais dont les effets « indésirables » sont la plupart du temps occultés, voire délibérément niés comme le dénonce sans relâche, avec rigueur et talent, Marie Monique Robin dans ses livres et ses films documentaires.

C’est pourquoi de bons esprits acquis aux groupes de pression« productivistes » se lèvent périodiquement pour défendre les « acquis » de la révolution verte  et vilipender avec plus ou moins de rigueur et de succès les tenants l’agriculture dite biologique qui a de plus en plus la faveur du public et de certains agriculteurs lassés de travailler pour les trusts.

Sous le titre quelque peu tapageur : « Bio, fausses promesses et vrai marketing »  Gil Rivière-Berkstein se livre à une attaque en règle de la labellisation « bio ».

Mais nous ne saurions le blâmer radicalement d’enfoncer le clou un peu trop loin.

En effet indépendamment du point de départ de sa réflexion, celle-ci s’avère être éminemment utile en tant que garde-fou. Il est vain en effet de croire que l’étiquette ou qu’un label garantisse la pureté absolue d’un produit. L’exploitation commerciale de l’engouement (une nécessité à nos yeux) pour le « bio » peut conduire à toutes les dérives, voire à toutes les « arnaques ». Il est bon à ce titre de raison garder et de considérer avec toute l’attention nécessaire le chemin qui reste à parcourir.

En un mot Gil Rivière-Berkstein et son préfacier Jean de Kervasdoué nous apportent une nécessaire vision critique d’un secteur dont la croissance doit être parfaitement maîtrisée pour atteindre les objectifs vitaux qui sont les siens. Bref, leur intervention est une  opportune piqûre de rappel pour éviter tout systématisme, tout dogmatisme ou pire tout fanatisme en la matière.

Sachons de ce point de vue écouter Gil Rivière-Berkstein lorsqu’il accuse, entre autres choses, l’agriculture « bio » de ne pas fournir des produits de meilleure qualité que ceux de l’agriculture industrielle et d’utiliser de façon subreptice des produits chimiques, cela en contradiction avec ses cahiers des charges. Soit ! Il y a peut-être des producteurs indélicats qui abusent du label et il est plus que normal, il est impératif le cas échéant, d’en dénoncer les agissements...

Regrettons cependant que l’auteur s’attache surtout, par le biais d’un certain dévoiement idéologique de son discours, à démontrer l’obscurantisme voire l’arriération mentale de ceux qui, s’opposant aux techniques productivistes, sont de facto a priori taxés d’ennemis du progrès...

Jean de Kervasdoué, auteur de la préface (cf. texte in extenso en annexe) donne le ton :

« Ainsi l’agriculture bio s’enracine dans les courants agrariens de l’entre-deux-guerres et dans les mouvements poujadistes des années cinquante dont on sait qu’ils ont été proches de l’extrême droite. La sélection « naturelle » n’est pas loin de l’eugénisme et des thèses défendues par Alexis Carrel. Ce n’est que dans les années soixante-dix que ces thèmes sont devenus ceux des mouvements d’extrême gauche, puis des altermondialistes. L’écologie, de réactionnaire devient alors révolutionnaire. Cela ne doit rien au hasard. Gil Rivière-Wekstein en analyse les mécanismes et en donne les raisons. »

Même si les outrances de M. Kervasdoué nous sont familières, cette analyse est pour le moins étonnante de la part d’un homme supposé « de progrès », qui refuse et dénonce justement tout obscurantisme : rejetant toutes les hypothèses hétérodoxes, il considère obligatoirement que l’Évolution est l’indiscutable explication de la création du monde... Demandons-lui alors comment il peut dissocier l’évolution d’avec le Darwinisme, donc la sélection naturelle qui en constitue le fondement et en est a fortiori le moteur essentiel ?

Il faudra surtout qu’il nous explique comment dissocier l’eugénisme de cette sélection inhérente à la théorie évolutionniste et aux pratiques de sélection zootechniques ? Des sélections rigoureuses pour l’amélioration systématique des espèces animales et végétales, appliquées en recherche comme en élevage… Une  « amélioration » dont il se fait le champion, au nom du productivisme et qui serait une horreur hors du domaine strict de l’agriculture !Y associer Alexis Carrel, lauréat du prix Nobel de physiologie et de médecine en 1912 pour en justifier « des racines d’extrême droite » paraît  particulièrement ridicule !

Interrogeons-nous pour savoir, en partant de ces mêmes prémices et par un raisonnement analogique, si la chimie agricole - dont l’auteur se montre visiblement un  chaud partisan – devrait être aujourd’hui vilipendée ou même bannie au motif qu’IG Farben, le grand trust chimique du Reich allemand, en fut l’un des fondateurs ?

Bref, nous voyons là des allégations  contradictoires qui créent un sentiment d’absurdité, ce qui nuit à un propos dont la vocation devrait être de stimuler un recours plus fréquent à la raison critique de part et d’autre, tant chez les tenants des procédés industriels que chez les adeptes du « bio » dont nous sommes, ici à « Terre Future » !

Nous conseillerons surtout à l’auteur et à son préfacier de bannir dans leurs productions intellectuelles futures tout marquage idéologique dans l’intérêt de la cause défendue, laquelle doit être empreinte de la sérénité et de l’objectivité scientifique utiles et nécessaires à qui veut faire progresser positivement le débat sur ces questions cruciales de santé publique et de sécurité alimentaire. Sauf, bien entendu, à faire sciemment œuvre partisane !

Cela ne peut cependant qu’affaiblir la portée des analyses, à l’instar, répétons-le, de l’association particulièrement ringarde établie entre « agriculture biologique » et « extrême droite » ! Est-il au final si nécessaire de diaboliser l’écologie aussitôt qualifiée de « réactionnaire » pour en faire un examen critique sans concession ?

Claude  Timmerman    mars 20011

 

 

Bio : fausses  promesses et vrai marketing

 

Gil Rivière-Wekstein, en collaboration  avec Valérie Rivière-Wekstein,

Le Publieur, 248  pages, ISBN 978-2-35061-0184, 19€.

Ce qu’en dit l’éditeur : « Avec  Bio, fausses promesses et vrai marketing, Gil Rivière-Wekstein  ouvre un débat nécessaire, alors qu’il semble tellement naturel de consommer  bio à tout prix. L’agriculture biologique doit se sauver d’elle-même, de son  idéologie comme de son cahier des charges de production, aujourd’hui obsolète.  L’évolution de la réglementation sur les pesticides naturels utilisés en  agriculture biologique conduit les producteurs bio dans des impasses  techniques et économiques.

Pendant plus de deux  ans, il a réuni les différents éléments pour retracer les origines du bio qui remontent bien avant le Grenelle de l’Environnement. Il révèle que les racines  du bio s’enfoncent dans une terre bien sombre. Avant de prendre des accents  altermondialistes, le bio a en effet longtemps été l’apanage des milieux  agrariens réactionnaires et hygiénistes dans les années trente, des adeptes de  « la terre qui ne ment pas » dans les années quarante, puis du poujadisme dans  les années cinquante. C’est dans cette plongée au cœur de ses fondements  historiques et idéologiques, mêlés de théories ésotériques sur de mystérieuses  « forces vitales », que nous emmène Gil Rivière-Wekstein.

Or, l’agriculture  biologique a sa place sur l’échiquier agricole : celle d’une production de qualité, à l’image de certains labels, ou d’une production plus spécifique de  produits hors du commun. L’avenir du bio s’écrit aujourd’hui. Il pourrait  passer par les biotechnologies… »

Annexe :

Préface de Jean De Kervasdoué

 « AUX SOURCES TROUBLES DU BIO »

 Le label « bio » s’accole à de plus en plus de produits. Les produits « naturels » vendus autrefois dans quelques boutiques spécialisées dont, il y a une décennie à peine, la grande majorité des consommateurs ne passaient jamais la porte, ne sont plus réservés à une clientèle marginale. Ils trônent, s’affichent, prennent de la place, disposent de leurs rayons spécifiques dans les grandes surfaces et donc, à l’évidence, se vendent, malgré leur prix. Ils sont en effet largement plus onéreux en moyenne que les produits comparables. Baguette bio, yaourt bio, légume bio, fruit bio, lessive bio, huile bio, pommade bio, savon bio, oeuf bio, vin bio, menu bio, boutique bio,… difficile d’échapper à ce label. Difficile également de ne pas être séduit tant il semble naturel, si j’ose dire, tant il est « évident » que ces produits onéreux sont meilleurs – meilleurs au goût, meilleurs pour la santé et surtout meilleurs, sans contestation possible, pour l’environnement.

Mais qu’en est-il vraiment ? Faut-il recommander, notamment aux gens de milieu modeste que je croise lors de mes courses hebdomadaires sur les marchés de l’est parisien, d’acheter bio ? L’une ou l’autre des raisons alléguées par les partisans de cette nouvelle mode a-t-elle un incontestable fondement empirique ?

Fin connaisseur des travaux les plus récents en la matière, Gil Rivière-Wekstein répond à ces questions et fait ainsi œuvre utile. Avec talent et clarté, il passe de l’agronomie, à la toxicologie, n’oublie pas les travaux de médecine, et notamment les recherches en nutrition, pour démontrer que, études après études, non, définitivement non, il n’est pas prouvé que ces produits aient un quelconque effet bénéfique pour la santé. Quant à leur goût, en aveugle, même les experts avertis ne font pas la différence entre un produit bio et un produit qui ne l’est pas. Il souligne d’ailleurs en passant que, pour le vin notamment, le label bio ne garantit en rien les qualités gustatives de ce précieux nectar. Il montre aussi, et cela étonnera plus d’un, que les cultures bio ne respectent pas davantage l’environnement du fait de la découverte de nouveaux pesticides, plus ciblés, moins toxiques, que ceux autorisés en agriculture biologique. L’agriculture « raisonnée » et les produits qui en sont issus seraient donc plus « écoresponsables » que ceux qui suivent une réglementation particulière pour obtenir le label bio !

Le lecteur sceptique dira déjà – au mieux – « je ne suis pas convaincu » ou – plus vraisemblablement – « je n’y crois pas » ; mais Gil Rivière-Wekstein n’est pas, lui, un religieux. Il ne parle donc pas de croyance mais de résultats de travaux de recherche convaincants, répliqués dans plusieurs pays et qui lui permettent d’affirmer avec force ces vérités. Pourtant, elles ne pénètrent pas dans l’opinion. Non seulement nous croisons chaque jour des acheteurs de plus en plus nombreux de produits bio, mais nous connaissons tous des partisans de la biodynamie ou des croyants en une « force vitale » qui serait transmise par ce que nous ingérons. Pourquoi ? Comment se fait-il que ces idées d’un autre âge trouvent de nouveaux adeptes ? C’est la grande originalité de cet ouvrage que d’apporter une réponse à cette question. Fascinant !

Ainsi, le lecteur découvrira que l’agriculture bio s’enracine dans les courants agrariens de l’entre-deux-guerres et dans les mouvements poujadistes des années cinquante dont on sait qu’ils ont été proches de l’extrême droite. La sélection « naturelle » n’est pas loin de l’eugénisme et des thèses défendues par Alexis Carrel. Ce n’est que dans les années soixante-dix que ces thèmes sont devenus ceux des mouvements d’extrême gauche, puis des altermondialistes. L’écologie, de réactionnaire devient alors révolutionnaire. Cela ne doit rien au hasard. Gil Rivière-Wekstein en analyse les mécanismes et en donne les raisons. Qui sont les ennemis de la notion moderne du progrès ? Pourquoi sont-ils partisans de la décroissance ? Comment se rejoignent les pourfendeurs de la mondialisation et les partisans de la théorie du complot ? Pourquoi, pour certains, la nature devrait triompher de la culture, autrement dit de la société humaine ?

Dans cette période où les écologistes politiques deviennent l’allié « naturel » de la gauche démocratique, la lecture de cet ouvrage s’impose d’autant que les jeunes générations semblent avoir oublié ce qui était évident il y a moins d’un demi-siècle, et ce d’autant que les denrées bio sont de plus en plus produites dans de grandes exploitations. Très vite le bio ne sera même plus une manière de défendre la survie des petites exploitations françaises, le filon se déplace en Ukraine. Déjà, en Allemagne, des exploitations bio de plus de 15 000 hectares inondent les marchés mondiaux de leur production.

Terminons alors cette préface, pour les sceptiques de Gauche et d’ailleurs, par une citation de Jean Jaurès. Elle est tirée de « La houille et le blé » (La Petite République, 31 juillet 1901).

« Mais n’est-ce pas l’homme aussi qui créa le blé ? Les productions que l’on appelle naturelles ne sont pas pour la plupart […] l’oeuvre spontanée de la nature. Ni le blé ni la vigne n’existaient avant que quelques hommes, les plus grands des génies inconnus, aient sélectionné et éduqué lentement quelque grain ou quelque cep sauvage. C’est l’homme qui a deviné, dans je ne sais quelle pauvre graine tremblant au vent des prairies, le trésor futur du froment. C’est l’homme qui a obligé la sève de la terre à condenser sa plus fine et savoureuse substance dans le grain de blé ou à gonfler le grain de raisin.

Les hommes oublieux opposent aujourd’hui ce qu’ils appellent le vin naturel au vin artificiel, les créations de la nature aux combinaisons de la chimie. Il n’y a pas de vin naturel ; il n’y a pas de froment naturel. Le pain et le vin sont un produit du génie de l’homme. La nature elle-même est un merveilleux artifice humain.

L’union de la terre et du soleil n’eût pas suffi à engendrer le blé. Il y a l’intervention de l’homme, de sa pensée inquiète et de sa volonté patiente. […] Que la science soit près du moissonneur. »