Exit Edgar Pisani s’est éteint le 20 juin… Le futur ministre de l’agriculture de De Gaulle et grand fossoyeur de l’agriculture française sous couvert de modernisation, est né à Tunis en 1918 d’une famille maltaise supposée d’origine italienne. Le jeune Edgar, à dix-huit ans, monte à Paris pour suivre des études supérieures. Malgré son admission en khâgne au Lycée Louis le Grand, il n’intégrera aucune des prestigieuses grandes Écoles auxquelles il se prépare. Il sera tout bonnement licencié ès lettres. En juin 1940, fiancé à la fille du député de Paris, Le Troquer - le futur héros des « Ballets roses » de 1959 - fuyant la débâcle, il embarque avec son beau-père sur le « Massilia » en compagnie de vingt-sept courageux parlementaires socialo-communistes, dont Jean Zay, Pierre Mendès France, Georges Mendel, et Edouard Daladier... Débarqués sous les huées à Alger, ils durent être protégés manu militari contre la vindicte populaire.


Le résistant de la XXIe heure 

Revenu en France, il sera pion au Lycée Chaptal. L’on prétend qu’il aurait alors rejoint la Résistance. Arrêté avec ses parents en mars 1944, il est envoyé au Mont Dore comme « otage administratif » et sans qu’aucun lien avec la résistance ne soit établi. Évadé en juin 44, il rentre à Paris et intègre pour le coup le réseau dit « Nouvelle Administration Publique » chargé d’assurer la transition gouvernementale. Le 19 août, après la prise de la Préfecture de Police par les libérateurs, il intègre le cabinet du préfet. Propulsé sous-préfet à seulement 24 ans, il doit cependant faire face à l’hostilité que suscite ses origines : Maltais, il est en effet administrativement sujet britannique1… en incompatibilité avec sa nomination. Finalement francisé de papier, Pisani devient chef de cabinet du préfet de police, puis dircab de son ancien beau-père André Le Troquer, nommé ministre de l'Intérieur en 1946. Parce qu’entre temps Pisani a épousé en secondes noces, Fresnette Ferry, petite nièce de Jules Ferry. Le 1er août, il est bombardé préfet de Haute-Loire. Ce plus jeune préfet de France est âgé seulement de 28 ans. En janvier 1947, passé directeur de cabinet du ministre de la Défense, onze mois plus tard il est promu préfet de Haute Marne. Après s’être placé en congé administratif, il est élu sénateur de ce même département le 1er août 1954 et s'inscrit au groupe du Rassemblement des gauches républicaines et de la gauche démocratique présidé par François Mitterrand. 

Ministre gaulliste, vrai fossoyeur de la paysannerie

En 1961 il devient ministre de l'Agriculture du gouvernement de Michel Debré puis des gouvernements Pompidou successifs jusqu'en 1966. Il fait alors passer la loi complémentaire d'orientation agricole, celle-ci fait entrer notre agriculture dans le productivisme forcené et la quête débridée de débouchés extérieurs. Une loi qui, en raison de sa forte imprégnation marxiste, va s’avérer dévastatrice pour nos terroirs faisant essentiellement de la « terre » un « outil de travail » ou un « instrument de production ». Alexis Arette2 le dénoncera vigoureusement en 1994 dans son fameux ouvrage « Les damnés de la terre ».

Obsédé par la production, Pisani enferme l’agriculteur dans une seule fonction : produire ! Laissant la transformation génératrice de profits substantiels aux industries alimentaires alors en plein essor. Produire à tout va, n’importe comment, pourvu que ce soit peu onéreux, en quantité industrielle, facilement conservable et exportable. Pour ce faire, Pisani va trouver des alliés de choix : la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles [FNSEA], le très marxiste Centre national des jeunes agriculteurs [CNJA] et l’Institut national de la recherche agronomique [INRA]. Afin de produire massivement, l’on mécanise à outrance ce qui entraîne le remembrement extensif des parcelles cultivées. Quant au recours aux intrants chimiques, engrais et pesticides, il s’impose comme l’alpha et l’oméga de l’agrobizness naissant. Les Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural [SAFER] sont créées avec pour unique vocation de confisquer les terres arables au seul profit corporatif des agriculteurs.

Le saccage des terroirs et du patrimoine rural

L’INRA oriente ses recherches en fonction de ces nouveaux paramètres, détruisant des siècles de sélection rationnelle de variétés végétales dotées de grandes qualités organoleptiques (c’est-à-dire savoureuses), adaptées aux terroirs, afin de répondre aux contraintes de la commercialisation à grande échelle. Les élevages sont transformés en camps de concentration hors-sol tandis que l’essor de la zootechnie, puis de la génétique aura à son tour ses propres effets pervers. En vingt ans, le paysage de la France est bouleversé. Les réseaux hydrographiques sont arbitrairement, et souvent stupidement, reconfigurés ; le bocage et les haies coupe-vent rétentrices d’eau, sont massacrés... Avec toutes les conséquences que cela implique : destruction de la flore et de la faune. À l’arrivée, la France aurait perdu 25% de sa biodiversité. Inondations, déstabilisation des micro-climats sont devenus le lot commun d’un domaine forestier surexploité. Et l’on ne s’étendra pas sur les scandaleuses pratiques d’irrigation qui assèchent les rivières pour l’arrosage de cultures totalement inadaptées à nos sols et à nos climats, tel le maïs… ni de l’appauvrissement de terres dévitalisées par l’usage intensif des intrants, des terres quasiment « mortes » ! Des agronomes moins atteints de cécité intéressée tels Dufumier ou Bourguigon, seront expulsés de l’INRA pour s’être insurgés contre ce véritable assassinat de notre patrimoine agraire.

Exode rural et surproduction démentielle

Avec Pisani, la population agricole se trouve divisée par quatre entre 1965 et 1972, parallèlement le nombre de fonctionnaires agricoles sera, lui, multiplié par quatre. Jacques Delors, futur président de la Commission Européenne, chef de service au Commissariat Général au Plan, déclare alors cyniquement : «{Les agriculteurs, on les aura ! }». Au bout du compte, l’agriculteur est devenu sans s’en apercevoir un sous-traitant de l’industrie chimique, de l’industrie et des filières commerciales agricole. Un technicien qui ne décide de rien, applique des protocoles et s’apparente d’assez près au salarié d’un sovkhoze soviétique ayant la dimension de l’Hexagone. L’exploitant agricole est de la sorte devenu une sorte d’ilote travaillant presque exclusivement pour payer ses emprunts, ses machines rutilantes et les méga firmes chimiques dont les commerciaux viennent lui vanter les mérites de leurs intrants pour des récoltes surabondantes… et surtout sans effort. À tel enseigne que les pollutions agricoles engendrées par les nitrates et les pesticides atteignent des taux si catastrophiques qu’elles feront dire, vingt ans plus tard, à François Mitterrand lucide : «{Les agriculteurs sont les premiers pollueurs de France !}»

Car contrairement aux industriels sanctionnés à la moindre faute, les graves nuisances de l’agro-chimie ne sont jamais répertoriées ou sanctionnées : le couple pollueur/payeur n’existe pas dans le monde agricole. Quant à la production pléthorique, de médiocre qualité moyenne, standardisée, on ne sait plus qu’en faire. Les anciens se souviennent des « beurres d’intervention ». Dans de gigantesques entrepôts frigorifiques s’entassaient des centaines de tonnes de beurre, de carcasses de veau ; les prix s’effondrent et les revenus agricoles suivent. Cette surproduction se heurte évidemment à la concurrence mondiale - céréales ou viandes - en provenance de pays où les coûts sont moindre : mouton de Nouvelle-Zélande, d’Australie, bœuf argentin… Seul un homme de gauche ou un bureaucrate de la FNSEA est inapte à comprendre qu’un marché n’existe que s’il y a une demande… et que si l’offre proposée est concurrentielle.

En un mot l’agriculture productiviste née de et avec la loi d’orientation du sieur Pisani fut une catastrophe à tous points de vue : emploi, dégradation des sols et des écosystèmes, santé publique, biodiversité… or l’activité agricole est en lien étroit avec le vivant, il est insensé d’en vouloir faire une industrie comme une autre. Il est d’ailleurs des signes qui ne trompent pas. L’agro-industrie en quête de standardisation toujours plus poussée ne parle plus depuis longtemps de « produits agricoles » mais de « matières premières agricoles » ce qui en dit long sont le chemin parcouru. Ainsi, à la fin des années soixante-dix l’on apprit que l’usine Gloria de Lisieux - en cœur de zone laitière - était alimentée par trains entiers en lait danois ! Le récent scandale des usines Spanghéro, au-delà de l’escroquerie de la viande de cheval, montre que l’approvisionnement de l’agro-industrie relève d’abord de courtiers internationaux et s’est totalement affranchie des productions locales. Au demeurant, il s’agit d’un secteur aidé car la production agricole, sans valeur ajoutée de transformation, reste un secteur par définition non rentable. Subventionner à tour de bras le structurellement déficitaire sera le rôle dévolu à la Politique agricole commune, la PAC.

Le Mitterrandien acteur de la PAC

Devenu sénateur, Pisani lâche le gouvernement de Georges Pompidou en 68, s’enthousiasmant pour le mouvement révolutionnaire soutenu par son ami Rocard et votera la censure contre ses ex amis. Le « traître » fonde sans succès son propre parti, le MPR, et fait valoir ses droits à la retraite en tant que préfet. Soutien inconditionnel à la candidature de Michel Rocard dans la perspective de l’élection présidentielle de 1981, il n’est pas retenu comme ministre par François Mitterrand qui le fait cependant nommer Commissaire européen chargé du développement (1981-1984)… en remplacement de Claude Cheysson appelé, lui, au gouvernement. Il visite alors tous les pays d’Afrique à l'exception de l’Afrique du Sud, renégocie la Convention de Lomé et participe à la mise en place de la PAC instaurée par la Communauté économique européenne. Ceci en étroite collaboration avec Jacques Delors, ministre français des Finances. Son action aboutira à aggraver un peu plus la condition paysanne en privilégiant par le truchement des primes versées par les SAFER, à une véritable « course à la terre »… qui enclenchera une diminution du nombre des exploitations, au doublement moyen de leur surface, le tout rendant de plus en plus difficile l’installation des jeunes agriculteurs. Jacques Delors, promu président de la Commission Européenne en 1985 poursuivra activement dix ans durant cette dévastatrice politique technocratique.

Le Haut-Commissaire de Nouvelle Calédonie désavoué

En Nouvelle Calédonie, la poussée indépendantiste dirigée par Jean Marie Tjibaou, chef du Front de libération canaque [FLNKS], détermine Mitterrand à nommer fin 1984 Pisani Haut-Commissaire de la République. Après avoir rencontré le chef canaque, Pisani ébauche un accord relatif à une indépendance/association qui devait se traduire par l’organisation d’un référendum d’auto-détermination avant le 31 décembre 1987. Malgré cela, le 7 janvier, les violences redoublant à Nouméa, Pisani fait proclamer l’état d’urgence. L’irrédentiste canaque Éloi Machoro est abattu le 3 mai 1988 par le GIGN dans la grotte d’Ouvéa où il retenait 16 gendarmes en otages. Dépité et inutile, Pisani quitte la Nouvelle Calédonie en novembre 1985, rappelé à Paris par le Premier ministre Laurent Fabius.

Président révoqué de l’Institut du monde arabe

Pisani est nommé Président de l’Institut du monde arabe en 1986. Il réussit ce tour de force de se brouiller aussitôt avec tous les représentants de la Ligue arabe qui assurent quelque 40% du financement de l’Institut. Dès 1988, sa gestion a fait l'objet d'un rapport de la commission des Finances du Sénat à la suite d'un déficit d'exploitation cumulé de 38,5 millions d'euros. À cette époque, l'IMA est en « quasi cessation de paiement » après la défaillance des pays de la Ligue arabe. Prodigue, Pizani, n’a pas hésité à se lancer dans des projets surdimensionnés dont le plus fameux restera l’exposition « Désert » pour laquelle il fit nommer sa compagne du jour « conseillère scientifique » et loua force hélicoptères pour le repérage de sites remarquables. Autoproclamé médiateur à la veille de la guerre de 1991 contre l’Irak baasiste, Chirac excédé lui demande sa démission.

La FNSEA vient de fêter ses soixante-dix ans. Edgar Pisani s’en est allé en laissant derrière lui une somme de décombres qu’il reste aux générations futures d’inventorier. Lorsque l’actuel ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, apprit la nouvelle, il déclara en toute simplicité : « Aujourd'hui le monde agricole est orphelin d'Edgard Pisani, visionnaire, européen convaincu et grand humaniste »… Les agriculteurs en faillite et les familles des paysans suicidés apprécieront !

Romain Rocquancourt

1 - Depuis 1863 Le consul britannique Wood avait organisé une immigration coloniale maltaise en Tunisie où les Maltais purent acquérir des terres, le plus souvent en usant de prête noms tunisiens. Mais évidemment les décrets Crémieux de nationalisation des Juifs et leurs annexes pris dix ans plus tard pour l’Algérie, n’allaient pas leur être appliqué.

2 - Alexis Arette-Hourquet, ou Arette-Lendresse, est un agriculteur, écrivain, homme politique et poète français né en 1927. Ancien membre du Front national (FN), il a appartenu à l'Organisation armée secrète (OAS).